« Paroles de flics » Making of 2017-2018

Février 2017. Je passe une fin d’après-midi et une partie de la soirée dans une manifestation à Bobigny (Seine-Saint-Denis), organisée dans le cadre de l’affaire Théo. Une fois encore, le défilé dégénère rapidement en incidents avec les forces de l’ordre. Puis, dans le quartier Pablo Picasso à la nuit tombante, il évolue en jeu du chat et de la souris entre des groupes de jeunes jetant des projectiles puis disparaissant dans les allées de la cité toute proche, et la police qui tente de circonscrire les échauffourées sans s’aventurer au milieu des immeubles, repoussant les ombres par des tirs de grenades lacrymogènes. Ce soir-là, je fais de nombreuses photos, celle d’un hélicoptère muni d’un projecteur qui survole le quartier, du brouillard piquant et grisâtre d’où émergent à la lueur des lampadaires les voies du tramway dont la circulation a été interrompue, celle encore du visage inquiet d’un jeune policier d’une compagnie d’intervention sur un terrain, un « territoire » qu’il ne connait pas et qui n’est pas le sien.

Quand je décide de quitter les lieux, il est 22h. Il n’y a ni bus ni métros. La ligne 5 est interrompue de Bobigny-Pablo-Picasso jusqu’à Eglise de Pantin. Je décide de repartir à pied vers Paris, et finis par tenter le stop. Le véhicule qui s’arrête à ma hauteur est un taxi parisien qui part prendre son service à Porte de Pantin et accepte de m’emmener jusque-là, gratuitement.

Arrivé aux portes de la capitale, je m’installe au comptoir d’un café. Et je regarde les clichés. Que j’envoie à mon amie Isabelle Saporta, alors directrice littéraire chez Fayard. Avec ce message : « je ferais bien un livre sur le maintien de l’ordre en démocratie ». Il faut dire que j’ai des années de couverture de manifestations pour Associated Press, et pas que des calmes, loin de là. Les CRS, les gendarmes mobiles, les compagnies d’intervention ou de sécurisation et d’intervention, les BAC, je commence à les connaitre, et les ai vu évoluer dans ce contexte.

La réponse d’Isabelle arrive en quelques minutes : « Moi, j’aimerais bien un grand livre sur la police. Et je pense que tu es très bien placé pour le faire ». Ainsi débute l’histoire de « Paroles de flics ». Et une longue, très longue aventure avec la police de sécurité publique, qui se poursuit encore aujourd’hui.

Premier réflexe alors, faire la tournée des syndicats, les rencontrer, expliquer le projet. Recueillir leur parole. Et puis, adresser des demandes officielles, au ministère de l’Intérieur, à la préfecture de police de Paris. J’essuie un refus. Parce que, en résumé, l’angle est trop éloigné de la communication institutionnelle, dans un corps de la Fonction publique d’Etat soumis à un drastique devoir de réserve. Pas grave, je ferai sans.

Je me tourne également vers l’association « Mobilisation des policiers en colère » (MPC), ce mouvement né lors des manifs nocturnes, et hors cadre, de jeunes flics, qui avait secoué l’institution et fait tousser jusqu’à l’Elysée. Je contacte sa porte-parole, Maggy Biskupski, par Messenger. On finit par se parler longuement au téléphone. Et, un jour de repos, elle m’invite chez elle. On est au début du printemps 2017, il fait un temps magnifique. Elle me récupère à la gare RER de Cergy, et je me retrouve installé à une table de jardin, dans un petit lotissement de banlieue. Maggy a fait venir deux de ses collègues, jeunes policiers de la BAC, planqués derrière des lunettes de soleil. La méfiance est de mise, les deux tirent un peu la gueule, en mode « mais t’es qui toi ? Qu’est ce que tu veux ? ». Ce jour-là, on écluse les bières au soleil pendant des heures, et l’atmosphère se détend. Souvenir de manifs, échanges sur les lacrymogènes, récit de leur quotidien, et de leur vie. Ce soir-là, rentré chez moi l’esprit un peu embrumé, je reçois un SMS de Maggy : « Je crois que ça va le faire ».

Et puis d’autres rencontres sont ensuite venues, par une amie psychologue, qui a travaillé dix ans avec la police, par des contacts syndicaux, par un ami commissaire. Je voulais sortir de la parole officielle, syndicale, connaitre ces femmes et ces hommes derrière l’uniforme et la carte tricolore, leur vie, leurs états d’âme, leurs bonheurs et leurs malheurs, savoir comment eux, qui sont au cœur de la machine, perçoivent ce qu’il se dit sur leur métier, leur mission, et les flics.

La police, c’est comme une pelotte dont on tire le fil. Et une question de confiance. Un contact qui se passe bien, des liens qui se tissent, humains. Et mon numéro qui commence à circuler, des portes qui s’ouvrent, des heures passées dans des commissariats, en patrouilles, et même, à la table du déjeuner familial, le dimanche, du Nord au Sud, en passant par la banlieue parisienne. J’ai pleuré avec certains, pris des cuites avec d’autres, reçu des appels nocturnes à quatre heures du mat pour un besoin de parler, rencontré des gens heureux qui arrivaient à faire la part des choses et pour lesquels ce qui se passait au poste restait au poste, d’autres qui n’arrivaient pas à décrocher et finissaient par voir la société sous le prisme du potentiel danger permanent. Je les ai écoutés lors de discussions à bâtons rompus, non cadrées.

J’ai vécu à leurs côtés des moments de franches rigolades, senti aussi le désespoir dans le silence d’un regard, vu des choses que personne n’a envie de voir, perçu la violence de certaines situations, ai été marqué pour la vie par certaines images, et par cette vision totalement différente que les heures passées dans une voiture de patrouille, au son du Néo qui renvoie vers le terrain les appels au 17, donnent à voir d’une ville. Cet envers du décor. Au point d’en oublier la vie quotidienne, et d’avoir cette remarque de mon amie psy : « la vie normale, c’est ton fils qui râle parce qu’il n’y a plus de Coca dans le frigo, pas dans un véhicule lancé dans la nuit sur un boulevard à la lueur du bleu ». Et c’est là qu’est toute la difficulté des flics : ne pas ramener tout ça à la maison.

J’ai aussi passé du temps avec ceux qui sont au bout du rouleau, avec le besoin vital de se réparer, au Courbat, cette institution sociale du ministère de l’Intérieur nichée dans la campagne d’Indre-et-Loire, loin du fracas, du tumulte, au sein de laquelle, durant plusieurs semaines, des flics brisés par trop de violence, de difficultés psychologiques, d’addictions, se reconstruisent. Je n’oublierai jamais ces moments de profonde humanité, installés sur des bancs, à la nuit tombante, pour parler de tout et de rien, de parcours de vie hors du commun, jusqu’à la chute.

J’ai aussi été impacté par des drames, par leurs drames, au premier rang desquels le suicide de Maggy, le 12 novembre 2018, qui s’est donnée la mort avec son arme de service, chez elle. La brutalité de son décès et de son désespoir reste une marque indélébile. J’avais fait ma première télé avec elle après la sortie du livre, dans l’émission C’à Vous, sur France 5.

Et puis je garde des moments de bonheur, ces instants où l’on se dit que ce livre sert à quelque chose. Au jeune flic qui, dans un TGV qui me conduisait à Marseille, m’a interpellé poliment, timidement, avant, lui, de descendre à Avignon pour un week-end en famille, juste pour me dire « merci de ce que vous avez fait pour nous », je vous suis reconnaissant et pense encore à vous.

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