Manifs : retour sur l’évolution du maintien de l’ordre face aux mouvements de jeunes
Ni racisme ni violence « systémique » face aux mouvements de jeunesse en France. L’histoire de ces 40 dernières années montre que les opérations de maintien et de rétablissement de l’ordre ont constamment évolué -tout comme le public des défilés- lors de ces mobilisations sensibles, régulières, cauchemar de tous les gouvernements et ministres de l’Intérieur. Entre poigne de fer débouchant sur un « ordre insupportable » et des drames, et point d’équilibre du « désordre acceptable ». Quitte à laisser faire certaines dégradations pour éviter un blessé grave, voire un mort.[1]
Des poubelles qui brûlent, des adolescents qui courent, des mouvements de foule, de la casse et des blessés, et pas qu’en raison de l’intervention des forces de l’ordre. La fin du mois de septembre 2026 ne déroge pas aux images assez classiques de mouvements lycéens qui marquent régulièrement l’histoire sociale en France. Et contrairement au narratif militant de certains, l’emploi de la force, de la violence par la police et la gendarmerie, n’a cessé d’évoluer, bien loin d’une constante répressive systématique, et a même eu plutôt tendance à baisser.
Tout d’abord, un rappel historique. Loin de l’image idéalisée généralement présentée, les manifestations lycéennes et étudiantes de mai et début juin 1968 ont été d’une violence extrême[2], tant du côté des manifestants que d’une police mal-équipée et souvent déchainée sous les feux de barricades et les pluies de pavés : 7 morts et 2.000 blessés dont plusieurs centaines graves.[3] La construction d’une stratégie de maintien et de rétablissement de l’ordre dans une grande démocratie n’en était d’ailleurs qu’à ses balbutiements. Ces événements entraineront un an plus tard, en 1969, l’ouverture du Centre national d’entrainement des forces de gendarmerie (CNEFG), à Saint-Astier en Dordogne, consacré à la « mise en pratique des fondamentaux du rétablissement de l’ordre »,[4] qui forme les gendarmes mobiles.
Les pratiques vont évoluer, se construire dans le temps, avec le souci de laisser s’exprimer la contestation dans un cadre déterminé, en évitant les blessés et les morts en cas de débordements. De fait, le nombre de victimes va considérablement baisser à partir des années 1970, même si des affrontements violents ont continué à marquer l’histoire générale des mobilisations alors que le nombre de celles-ci n’a cessé d’augmenter. Au cours des manifestations organisées entre 1970 et 2017 (incluant les mobilisations de jeunesse mais également la totalité des mouvements sociaux), c’est-à-dire sur une durée de 47 ans, les débordements violents ont fait 5 morts[5].
« Syndrome Malik Oussekine »
L’un d’eux a d’ailleurs particulièrement marqué les esprits, tant du côté des autorités que des jeunes manifestants. Le 6 décembre 1986 dans la nuit, alors que le mouvement lycéen et étudiant contre le projet de loi Devaquet ne cesse de prendre de l’ampleur depuis le début du mois de novembre -en pleine cohabitation Mitterrand-Chirac- Malik Oussekine, 22 ans, est tabassé à mort dans une cage d’escalier, rue Monsieur le Prince dans le Quartier Latin à Paris, par deux policiers des pelotons voltigeurs motorisés (PVM), des unités composées pour disperser les casseurs, après deux nuits d’affrontements. Ces brigades seront par la suite dissoutes, et les deux policiers condamnés à des peines de prison avec sursis.[6]
L’émotion provoquée par ces violences et ce décès entraine le retrait du projet de loi contesté et la démission de celui qui le portait : Alain Devaquet, ministre de l’Enseignement supérieur. Surtout, il va marquer les esprits des gouvernements successifs qui prendront toutes les précautions face aux contestations lycéennes et étudiantes. Une expression va alors s’inscrire durablement dans le paysage politique et social français : le « syndrome Malik Oussekine ».
Ainsi, à l’automne 1990, il y a 36 ans, un mouvement lycéen émerge, parti de la Seine-Saint-Denis, en banlieue parisienne, pour réclamer plus de moyens et l’amélioration des conditions de sécurité dans les établissements scolaires. Pour la première fois, c’est la « banlieue », les « quartiers sensibles » qui sont à l’origine des manifestations qui vont s’étendre au reste du pays, sous la gauche cette fois-ci, alors que le Président de la République est François Mitterrand et son ministre de l’Education nationale Lionel Jospin. Et malgré de multiples incidents, les autorités vont faire preuve de prudence et de retenue, essentiellement en raison de la présence massive de mineurs.
Le visage des manifestations va également évoluer. A la violence « politique » qui prévalait depuis 68, avec des affrontements police-manifestants sur fond de revendications parfois « révolutionnaires », va s’ajouter une casse beaucoup plus consumériste, avec pour cible les vitrines de magasins de vêtements, de téléphonie mobile, et un saccage en règle du mobilier urbain.
« Privilégier la sécurité des personnes »
1990 donc. Après des manifestations marquées par des violences, et, déjà, des pillages de magasins, la police décide de mieux encadrer la manifestation nationale des lycéens prévue à Paris le 12 novembre 1990. Le préfet de police Pierre Verbrugghe donne aux forces de l’ordre une consigne de « compréhension » pour les manifestants lycéens, et de « fermeté » pour les casseurs. Décision assez inédite, la Fédération autonome des syndicats de police (FASP), puissante force syndicale du côté des fonctionnaires de police, et proche du Parti socialiste, demande à ses membres d’épauler le service d’ordre lycéen lors du défilé. [7]
Mais un millier de jeunes, souvent des mineurs, se livrent à des dégradations durant le défilé. A Montparnasse, le magasin C§A donnant sur la place de 18 juin 1940, fait l’objet d’un pillage en règle. Tandis que des dizaines de jeunes sortent de la vitrine fracassée les bras chargés de vêtements, les forces de l’ordre ne bougent pas. Trop de foule, trop de monde, trop d’adolescents, et crainte qu’une intervention musclée tourne au drame. Dans la soirée, des groupes plus aguerris, marqués à l’ultra-gauche, font face durant plusieurs heures au CRS et aux gendarmes mobiles barrant le pont de l’Alma. Aux jets de pavés et de bouteilles, répondent les tirs de grenades lacrymogènes, et la mise en route d’un canon à eau pour tenter de repousser la foule. Des dizaines de voitures sont incendiées, ainsi que la station du RER, à proximité du pont.[8]
Interpellé par l’opposition lors de la discussion de son budget à l’Assemblée nationale sur les consignes passées aux forces de l’ordre, au lendemain de cette manifestation, le 13 novembre, le ministre de l’Intérieur, Pierre Joxe, répond qu'il continuera " toujours à privilégier la sécurité des personnes, notamment des jeunes ". "La volonté du gouvernement n'est ni de dramatiser ni de dédramatiser, mais bien d'éviter les drames "[9].
Et les mouvements vont se suivre, au rythme d’un tous les quatre à six ans, avec souvent la même doctrine de retenue du côté des autorités, dès lors qu’il s’agit de dégradations matérielles.
Le mois de mars 1994 est ainsi marqué par des manifestations lycéennes et étudiantes contre le Contrat d’insertion professionnelle (CIP), défendu par le Premier ministre, de droite, Edouard Balladur, avec son lot d’affrontements et de dégradations.
Des lycéens dévalisés et frappés
En octobre et novembre 1998, alors que le Premier ministre est Lionel Jospin, à la tête du gouvernement de la Gauche plurielle, et son ministre de l’Education nationale Claude Allègre, la fièvre monte à nouveau dans les lycées, encore sur le manque de moyens, de profs. Des incidents plus ou moins graves marquent la plupart des défilés. Le 15 octobre 1998, la manifestation parisienne prend une tournure très violente. Les magasins de la place de la Nation sont pillés, un kiosque à journaux incendié. Des lycéens venus manifester se voient dépouiller de leurs affaires personnelles par des groupes d’autres jeunes qui leur tombent dessus par grappes. Certains d’entre eux viennent trouver refuge auprès des CRS postés plus loin. Sous la place, dans les couloirs du RER, on marche sur le verre pilé de panneaux publicitaires dévastés… Ce jour-là, il y aura plusieurs blessés, et 150 interpellations.[10]
Début 2006, c’est le mouvement contre le Contrat première embauche (CPE) porté par un gouvernement de droite dont le Premier ministre est Dominique de Villepin qui met le feu aux poudres. Avec des manifestations lycéennes et étudiantes, mais aussi une importante intersyndicale des salariés. Cette mobilisation est à nouveau marquée par des accrochages réguliers, mais plus limités en raison de la présence conséquente de services d’ordre syndicaux. Là encore, la consigne est à la retenue pour les forces de l’ordre. Ainsi dans la nuit du 10 au 11 mars, la Sorbonne, occupée depuis deux jours par 600 étudiants, est évacuée avec fermeté mais sans violence excessive, la directive étant de mettre tout le monde dehors[11]. Le CPE sera finalement suspendu. Commentaire de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur et président de l’UMP, dans un entretien au quotidien Le Figaro : « Nos électeurs les plus fermes à droite veulent qu'on ne cède pas à la rue, et ils ont raison. Mais ils voulaient aussi que la pagaille s'arrête et qu'on ne se retrouve pas avec une nouvelle affaire Malik Oussékine, qui conduit au désastre ».[12]
LBD
Une différence face aux mouvements de jeunesse précédents : parmi les armes intermédiaires, une nouvelle qui existait déjà pour un emploi dans certaines circonstances, commence à équiper les forces de l’ordre lors des manifestations, et va, dans les années qui suivront, causer des blessures graves et provoquer la polémique, durant les mobilisations : le flash ball, auquel a succédé le lanceur de balle de défense (LBD).
En 2016, les organisations lycéennes sont également parties prenantes des mobilisations contre la loi dite « Loi Travail », à nouveau sous un gouvernement issu du Parti socialiste et la présidence de François Hollande. Les manifestations lycéennes organisées le matin au départ des établissements, pour rejoindre les défilés intersyndicaux et interprofessionnels de l’après-midi, sont là encore marqués par des débordements, notamment à Paris. Ce mouvement verra aussi le retour des « black block », composante des « cortèges de tête » regroupant beaucoup de jeunes, sans service d’ordre et cadre particulier, plusieurs centaines de mètres devant la manifestation officielle. Et c’est là qu’ont lieu les incidents.
En conclusion, le maintien de l’ordre s’adapte à chaque fois. Et pour les forces de l’ordre, en la matière, faire face à des mouvements de jeunesse est extrêmement sensible et compliqué, en raison de l’âge des manifestants, de leur désorganisation, de comportements liés à l’effet de groupe, et des personnes extérieures qui s’y greffent pour profiter de l’absence de cadre. Et c’est aussi pour cette raison qu’existent deux services spécialisés : les CRS et les gendarmes mobiles.
Photo: capture d'écran France Info TV.
[1] A l’exception des événements de 1968, tous les mouvements répertoriés dans cet article ont été vécus par l’auteur, en tant qu’acteur en 1986 comme porte-parole de son lycée, en tant que journaliste pour le service français de l’agence Associated Press pour toutes les manifestations à partir de 1990.
[2] https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/03/16/y-a-t-il-eu-des-violences-policieres-en-mai-68_5272217_3232.html?srsltid=AU7gw4VFudmMOPuJgawsGijpqyqc-NojVD9aiOgpImX4F__DKdghNzE6
[3] https://www.radiofrance.fr/franceculture/violences-policieres-en-fait-mai-68-n-a-pas-ete-un-tour-de-manege-7846480
[4] https://www.gendarmerie.interieur.gouv.fr/cegn/les-centres-de-formation/centre-national-d-entrainement-des-forces-de-la-gendarmerie-cnefg
[5] Lire à ce sujet le chapitre « La répression dans le sang, c’est fini ». « Paroles de flics », Fayard 2018
[6] https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/s605902_001/le-6-decembre-1986-la-mort-de-malik-oussekine
[7] https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/cab90043417/fasp-service-d-ordre-manifestation-lyceens
[8] Manifestation couverte en tant que journaliste à l’époque, pour le bureau français de l’agence Associated Press
[9] Archives du quotidien Le Monde, 15 novembre 1990 https://www.lemonde.fr/archives/article/1990/11/15/a-l-assemblee-nationale-m-joxe-reaffirme-sa-volonte-de-privilegier-la-securite-des-personnes_3980143_1819218.html?srsltid=AU7gw4VQQ7ffEzbA_ZRY1oI-Y5SXJsmCAF5zG8RUdK-JqAjVVdsKC4gt
[10] https://www.liberation.fr/france/1998/10/16/la-violence-rattrape-le-mouvement-lyceen_248327/
[11] https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/3044979001002/manif-anti-cpe-evacuation-de-la-sorbonne
[12]Entretien du 11 avril 2006 repris par le site « Vie Publique ». https://www.vie-publique.fr/discours/161400-nicolas-sarkozy-11042006-contrat-premiere-embauche-cpe-crise-politique