« Bienvenue aux urgences » Making of 2018-2019

Après la police, au travers de « Paroles de flics » (Fayard, 2018), il me paraissait essentiel de parler d’un autre « service public » de première ligne, les « urgences », cette porte ouverte H24 et 7/7, dernier recours pour beaucoup de choses, et pas seulement la médecine, du social aussi.

Pour faire ce livre, je suis passé par les syndicats, les directions d’hôpitaux, les réseaux sociaux. Beaucoup de portes se sont ouvertes. Les « urgences » sont un peu comme la police, une histoire de pelote dont on tire le fil, de confiance, de liens humains, d’amitiés qui se nouent, et un monde au sein duquel on se connait entre pairs. Avec comme résultat, pour moi, une année, 2018, passée dans les services, à écouter, observer, discuter.

Vivre les urgences, c’est plonger au cœur de l’humanité, de l’hôpital Bichat-Claude Bernard (Paris), à Avicennes (Bobigny) et Delafontaine (Saint-Denis), avant de parcourir le pays jusqu’à la Timone ou encore l’Hôpital Nord de Marseille, sans oublier l’Auvergne.

Les urgences, se sont des salles d’attente où l’on patiente, tourne en rond, s’angoisse ou s’énerve, plus ou moins pleines en fonction des heures. Dans certaines, des SDF viennent passer la nuit en sécurité et à l’abri du froid sur des chaises en plastique, trimballant leur vie dans des sacs. Ils sont du quartier, le personnel d’accueil, souvent, les connait, et leur donne accès aux toilettes.

La salle d’attente, ce sont parfois des moments d’explosions de violence, face à la vitre des infirmières d’accueil et d’orientation, lorsqu’un toxicomane en manque insulte en frappant le verre renforcé, qu’un couple alcoolisé en pleine dispute de fin de nuit à 6 heures du matin se retourne contre un médecin qui reçoit un crachat au visage, avec l’intervention des forces de l’ordre ou des agents de sécurité privé.

La salle d’attente, c’est une machine à café, un distributeur de friandises (« le diabète + le cholestérol » m’a dit en rigolant un toubib), des ronflements à quatre heures du matin, une adolescente défoncée accompagnée par une copine en larmes (immédiatement prises en charge), un couple de routards qui dort sur le carrelage, dans le fond de la pièce et dans l’indifférence générale, juste sous la télé dont le son est coupé, des bras cassés, des rhumes, l’attaque de panique d’une jeune femme enceinte de son premier enfant, le septuagénaire très ‘smart’ qui débarque à 3h la nuit en exigeant de voir le professeur untel (qui ne consulte qu’en journée), les clopes qu’on fume dehors à côté de la porte coulissante dans le rythme des vas et viens des ambulances des pompiers et du SMUR.

Au-delà de ce lieu de vie -qu’on pourrait situer entre le hall de gare, le terminal d’aéroport et l’entrée du dispensaire- il y a la zone de soins, la prise des « constantes », l’examen médical, les lits-brancards sur roulettes avec des personnes âgées, les flics qui accompagnent un détenu ou un gardé à vue pour une visite médicale, le type qui gueule derrière un rideau qu’il veut voir un médecin immédiatement, beaucoup des gens qui ressortent au bout de quelques heures, et, généralement, « plus de peines de cœur que de crises cardiaques », selon les mots d’un chef de service, même si les urgences vitales y passent également.

Les urgences, c’est aussi l’hôpital qui sort dans les ambulances du SMUR, les « transports secondaires », les interventions vitales, la personne inanimée, au sol, chez elle, que l’on n’arrive pas à récupérer » (« on ne gagne pas à tous les coups »), des vies sauvées, l’ambulancier qui fonce dans la circulation avec la double obligation de maitriser parfaitement son véhicule, tout en montrant sa détermination à passer un carrefour lorsque le gyrophare bleu est allumé et que la sirène hurle (« si tu montres que tu hésites, la voiture au croisement va s’engager et c’est à ce moment-là que tu risque l’accident ») et en gardant à l’esprit qu’un piéton peut surgir de derrière un bus ou un camion en stationnement, casque vissé sur les oreilles et regard capté par l’écran du portable.

Les urgences, finalement pour moi, c’est une matière brut tirée d’un dictaphone, un manuscrit d’un million de signes dans lequel j’ai sculpté cet ouvrage paru début 2019, alors que commençait la mobilisation du Collectif inter-urgences.   

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« Paroles de flics » Making of 2017-2018