Canicule 2003, un événement historique pour les urgences
Plus les jours passent depuis le 17 juin 2026, plus la canicule se rapproche de celle vécue lors de l’été 2003. Le pic devrait être atteint mardi 23 ou mercredi 24 juin 2026.
2003. En France, cette catastrophe aura coûté la vie à 19.000 personnes[i], dont 14.000 à 15.000 lors du pic caniculaire d’août. J’ai souvent entendu, que ce soit parmi les policiers ou les urgentistes : « on a l’impression que les gouvernements sont toujours dans la réaction, jamais dans l’anticipation ». Il aura donc fallu cette crise, ce choc contre un mur alors que la France profitait des vacances, pour que l’on prenne conscience, d’abord de la solitude des plus fragiles, ensuite que ces épisodes allaient se multiplier et qu’il allait falloir s’y adapter, et vite.
Qui a sonné l’alarme, une fois encore ? Ce que j’appelle les « services publics de première ligne », en l’occurrence les urgences hospitalières. Depuis, il y a eu plusieurs plans « urgences », la mise en place, dès 2004, des dispositifs d’alerte « canicule » par météo France, la création du « Système d’alerte canicule et santé », le réseau d’Organisation de la surveillance coordonnée des urgences (OSCOUR), ou encore la mobilisation de la Cellule interministérielle de crise (créée en 2010, pas seulement pour la canicule mais pour toutes les crises majeures nationale).
En août 2003, j’étais entre la Lozère et Toulouse, un été où on était trempé de sueur cinq minutes après être sortis de la douche.
Tous les urgentistes déjà présents à l’hôpital cette année-là s’en souviennent. Et m’en avaient spontanément parlé en 2018, lorsque je parcourais les services pour écrire « Bienvenue aux urgences », paru chez Fayard en 2019. Extrait du chapitre intitulé « Canicule »:
« Dès le début du mois d’août, le thermomètre explose, 35 degrés, plus de 40 dans certaines régions. Et la nuit, la température ne descend pas en dessous de 25 ou 30 degrés. Les urgences sont débordées et voient arriver de nombreux patients suffoquant de chaleur, en hyperthermie. On y meurt. Beaucoup. Et une fois encore, ce sont ces services, en première ligne, qui sonnent l’alerte alors que personne au gouvernement ne semble prendre la mesure de la gravité de la situation. C’est le 10 août qu’apparait dans les médias le docteur Patrick Pelloux, urgentiste, qui parle à ce moment-là de 50 morts, rien qu’en région parisienne.
Une fois encore, quelle institution, quel service, se trouve directement impacté par les dysfonctionnements de notre société, en l’occurrence l’oubli et la solitude des personnes âgées parmi les plus fragiles, en pleines vacances d’été ? Les urgences ! Le 13 août, le gouvernement va finalement déclencher un « Plan Blanc » qui doit permettre de fournir des moyens supplémentaires aux hôpitaux (…)
Cet épisode de 2003 restera dans l’histoire des urgences. Tous les personnels présents dans les services cet été là s’en souviennent encore et en parlent spontanément dès qu’on évoque le sujet de la prise en charge des personnes âgées.
Il y a Mathieu, chef de service d’un hôpital de la banlieue parisienne qui, en pensant à cette canicule, marque une pause et cherche fébrilement sur internet le titre d’un film sorti la même année, 2003, parce que les scènes de couloirs d’hôpital surchargés de malades sur des brancards lui avaient fait penser à ça, la canicule. Et puis il lance « ça y’est, voilà ! Les invasions barbares.[1] C’était exactement comme ça ».
Ailleurs il y Christian, 47 ans, médecin et chef de service adjoint d’un hôpital parisien, qui se remémore parf aitement cette chaleur, cette situation surréaliste et ces journées sans fin, ce travail 24 heures sur 24 avec le sentiment d’écoper la mer avec une petite cuillère. Il débutait comme jeune médecin. « La canicule, c’est vraiment une expérience pour moi. C’est… », raconte-t-il aujourd’hui, cherchant les mots juste pour décrire, parlant d’impression d’avoir « fait la guerre ».
Pour mémoire, au travers de ses mots, nous y sommes. Août 2023. « J’avais 32 ans. Le planning avait été organisé sur le fait que je faisais 24 heures un jour sur deux. Je ne l’ai pas tenu, c’était quand même compliqué… En fait il fallait être sur le pont tout le temps. Ça décédait en masse dans les box. Et moi, j’ai cette vision où je mettais des draps sur les corps, et je mettais de la glace comme si je salais du poisson sur un étal. Et il y avait très peu de gens qui venaient pour des conneries. Parce que les gens qui arrivaient pour des conneries, ils voyaient, et ils se disaient « Ouh là, je reviendrai un autre jour ».
Une fois de plus, il aura fallu cette situation dramatique pour que les choses bougent. »
[1] Film franco-québécois, réalisé par Denys Arcand
[i] Evaluation de l’Inserm datant de 2007 et prenant en compte la surmortalité en France sur l’ensemble de l’été 2003